Acheter des partitions transcrites pour des instruments n'ayant pas de répertoire étendu

Interview de Bruno MONSAINGEON

Rencontre avec Bruno Monsaingeon

A l’occasion de la mise en ligne sur notre site d’une première série de transcriptions diverses à l’intention des amateurs et des professionnels, réalisées par Antoine Joly et Bruno Monsaingeon, Piano & Co a rencontré ce dernier. Tandis que nous l’interrogions, il semblait intarissable sur le sujet.
Voici quelques uns des propos qu’il nous a tenus.

Piano & Co :
Quand avez-vous commencé à faire des transcriptions, et pourquoi ?
Bruno Monsaingeon :
C’est quelque chose qui me semble assez naturel. Tout violoniste rêve à un moment ou un autre de s’approprier et de pouvoir jouer des œuvres qui appartiennent au répertoire d’un autre instrument. Pour moi, cela remonte à longtemps. Dès l’adolescence, je transcrivais des petites pièces écrites à l’origine pour le piano ou pour le chant, puis déjà plus tard, j’adaptai la grande et magnifique Sonate à quatre mains en fa majeur de Mozart pour un quintette à cordes avec deux altos. De par sa texture, elle semblait s’y prêter à merveille. Mais tout cela restait manuscrit et donc guère lisible par d’autres que moi.
Le véritable déclic pour m’adonner à ce genre d’activité de manière massive se produisit il y a une quinzaine d’années. Outre le violon, j’aime jouer du piano, même si je ne le fais pas de façon professionnelle. Le piano est un instrument idéal pour le déchiffrage. Depuis des années, un de mes amis, excellent musicien et pianiste amateur, Antoine Joly, et moi-même, nous jetions sur tout ce qu’il était possible de dévorer comme réductions à quatre mains ; tous les quatuors, quintettes et sextuors du grand répertoire, la musique d’orgue de Bach etc.

Jusqu’au jour où, ayant acquis deux pianos, Antoine eut l’idée brillante de suggérer que, grâce à la présence des deux instruments soigneusement disposés de telle sorte que nos regards puissent se croiser, nous pourrions éventuellement déchiffrer ces mêmes œuvres directement à partir de la partition, du « conducteur » comme on le dit dans le jargon professionnel. Je me chargerais des parties de 1er violon et d’alto ; tandis que lui qui, comme c’est souvent le cas avec les pianistes, ne lit pas facilement la clé d’ut, aurait pour mission de faire joliment s’équilibrer les parties de 2ème violon et de violoncelle.

Nous nous attaquâmes précautionneusement à des quatuors de jeunesse de Haydn. Miracle !  La joie éprouvée était de même nature que celle qui est ressentie par ceux qui pratiquent le quatuor à cordes. La sonorité produite par les deux pianos était rayonnante ; elle n’avait plus rien à voir avec la sonorité congestionnée du quatre mains, avec tous ses problèmes de registre et d’encombrement manuel. De plus, ce que nous jouions là était exactement, ni plus ni moins, la musique qui avait été écrite par le compositeur, sans les transpositions à l’octave que le quatre mains rend inévitables et qui donnent un résultat acoustique pour le moins disgracieux. Dans les quatuors de Haydn, Mozart, Beethoven et Brahms, même les passages les plus volubiles sont parfaitement réalisables au piano. On ne trouve pas, ou peu, chez eux de bariolages typiquement violonistiques. Et l’ennemi numéro un du piano, le trémolo (qu’on trouve en revanche fréquemment dans les œuvres symphoniques) est ici quasiment absent.

Piano & Co :
Mais vous nous parlez là de lecture, pas de transcription.
Bruno Monsaingeon :
J’y viens. La lecture directe de « conducteurs » n’est pas sans présenter des obstacles presque insurmontables pour des musiciens amateurs: outre les clés, quatre, ou cinq, six et même huit parties différentes y figurent. Nous ne pouvions nous empêcher de penser à ces malheureux pianistes qui disposent, il est vrai, d’un répertoire fabuleusement riche, mais n’ont pourtant pas d’accès actif aux trésors de la musique de chambre pour cordes, et que, sauf exception, ils ne connaissent donc pratiquement pas. Il est curieux de constater que presque tous les compositeurs ont réservé le meilleur de leur production à cette dernière, laquelle se situe tout de même à un autre niveau de substance musicale que les diableries de Liszt et autres Rachmaninov…

Piano & Co :
Vous nous permettrez de ne pas relever…
Bruno Monsaingeon :
A votre guise... Quoi qu’il en soit, il est évident que rares sont les musiciens, amateurs ou professionnels, qui sont en mesure de lire et de jouer facilement une partition de musique de chambre pour cordes. Que faire pour rendre accessibles ces merveilles à des pratiquants du piano ? La réponse allait de soi : transcrire pour deux pianos l’essentiel du répertoire de quatuor. Comment ? En appliquant le principe que nous avions retenu lors de nos déchiffrages passionnés de ces œuvres. L’un des pianos se verrait attribué les parties de 1er violon et d’alto, l’autre celles de 2ème violon et de violoncelle.

Piano & Co :
Aussi simple que cela ?
Bruno Monsaingeon :
Evidemment non. Ca n’était que le principe. Dans la réalité, il s’agissait forcément de réaliser quelque chose d’un peu plus subtil. En particulier, il est de fait que les parties de 1er violon sont en général plus brillantes que celles des autres instruments. Pour autant, chacune des quatre voix d’un quatuor a une fonction d’égale importance, bien que distincte les unes des autres. En réalisant une redistribution des différentes parties d’un piano à l’autre, selon des périodes soigneusement calculées, nous nous donnions la possibilité d’assurer un échange permanent entre les deux protagonistes de notre duo, de recréer ces composantes essentielles de la jouissance de la pratique musicale que sont l’écoute mutuelle et l’échange.

Piano & Co :
Quels moyens matériels avez-vous utilisé pour effectuer ces transcriptions ?
Bruno Monsaingeon :
Antoine Joly pratiquait et maitrisait depuis pas mal d’années un logiciel permettant d’écrire de la musique. Au lieu d’un manuscrit difficilement lisible, il en résultait une partition aussi claire que si elle sortait de chez l’imprimeur. Antoine avait ainsi, au fil des ans, réalisé la première version d’une transcription de tous les quatuors de Haydn, Mozart et Beethoven. De mon côté, je n’avais aucune connaissance informatique, et ne possédais même pas d’ordinateur. Je me contentais d’être émerveillé lorsqu’il m’annonçait qu’une nouvelle transcription avait été effectuée, et de la vitesse avec laquelle elle l’avait été. Nous tenions des séances régulières de déchiffrage et de corrections de ces premières versions.

Puis, un beau jour, Antoine émit l’idée qu’il serait peut-être intéressant de nous atteler à un autre type de transcription : celle des six Sonates, dites en trio, pour orgue de Bach. On pourrait en tirer une version pour alto et clavier. Le répertoire de concert de l’alto étant ce qu’il est, c'est-à-dire fort restreint, l’idée était particulièrement bien venue ; d’autant qu’il me semblait que le lyrisme naturel de l’alto en faisait l’instrument idéal pour mettre en valeur le prodigieux potentiel expressif de ces six chefs d’œuvre.

Ce fut là à proprement parler notre première véritable collaboration en matière de transcription. Il fallait en effet avoir une connaissance intime de l’instrument à cordes pour décider de ce qu’il lui était possible de faire,  pour trouver le registre adéquat, et donc les tonalités qui lui étaient les plus favorables. A cet égard, je pouvais effectivement apporter ma contribution. (Soit dit en passant, Bach ne procédait pas différemment lorsqu’il se livrait lui-même à une transcription de ses propres œuvres). Notre édition de ces six Sonates a été publiée récemment aux Editions Delrieu à Paris, contribuant ainsi à enrichir substantiellement le répertoire concertant de l’alto.

Ce travail fut aussi l’occasion de me dire qu’il était sans doute temps que j’acquière une certaine autonomie. Pour ce faire, il n’existait pas d’autre moyen que de faire moi-même l’apprentissage du logiciel d’écriture musicale utilisé par Antoine, un instrument qui m’apparaissait à la fois diabolique et magique, mais dont je finis par maîtriser peu à peu le complexe maniement grâce à la patiente supervision d’Antoine.
De ce moment là notre travail, et le catalogue en évolution permanente qui s’ensuivit, prit une direction élargie. Sur une base commune, nous  allions poursuivre des objectifs sinon divergents, du moins différents, et en fait complémentaires.

Piano & Co :
Comment cela se manifeste t-il concrètement ?
Bruno Monsaingeon :
Les préoccupations d’Antoine sont d’ordre pédagogique et domestique, et ses intérêts le portent vers la littérature musicale des 18è et 19è siècles. Il s’agit pour lui de fournir à de bons amateurs un répertoire d’une extraordinaire richesse auquel ils ne pouvaient pas jusqu’à présent avoir accès, et dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence. Il est également convaincu que de nombreux amateurs abandonnent la pratique d’un instrument faute d’un répertoire suffisant. D’où ses transcriptions pour flûte et piano – la flûte, rappelons-le, ne dispose pas d’un répertoire de qualité particulièrement vaste – de quatuors de Haydn, de sonates en trio de Corelli et Haendel etc.

De mon côté, j’aime effectuer des transcriptions qui exigent un remaniement parfois considérable des textes d’origine, non pas pour des raisons arbitraires, mais tout simplement pour faire en sorte que la version que j’en donne trouve une traduction instrumentale adaptée au concert. L’Octuor de Mendelssohn, ou le quatuor en sol majeur de Schubert illustrent bien cet objectif qui est le mien. Pour transcrire ce dernier pour deux pianos, il m’a fallu m’inspirer de l’écriture pianistique de Schubert pour rendre exécutables au piano des formules à l’origine typiquement violonistiques, telles que trémolos, notes tenues, effets de dynamique etc.

Par ailleurs, mes goûts me portent également vers la musique du 20è siècle. Le Divertimento pour cordes de Bartok, ou le quatuor de Glenn Gould, parmi beaucoup d’autres choses, m’ont semblé eux aussi pouvoir être l’objet, moyennant de substantielles adaptations, de transcriptions convaincantes pour deux pianos. La question de la  musique orchestrale me titille aussi parfois, mais de façon subsidiaire. J’ai donc réalisé, là encore parmi d’autres, des transcriptions pour deux pianos de tous les Concertos Brandebourgeois de Bach, du Roméo et Juliette de Tchaïkovsky, ou du « Siegfried Idyll » de Wagner. En somme, ce qui caractérise tous ces travaux, c’est qu’ils ont pour destination non pas tant la pratique amateur que l’exécution en concert, dans le souci là encore d’élargir un répertoire somme toute assez maigre : celui du concert à deux pianos.

Piano & Co :
Certains d’entre eux ont-ils subi l’épreuve du feu ? Je veux dire par là l’épreuve de la scène publique.
Bruno Monsaingeon :
En dehors des Sonates pour orgue de Bach, transformées en Sonates pour alto et clavier, rien n’a encore été publié. Ce qui a été donné en concert l’a par conséquent toujours été avec ma participation. C’est ainsi que j’ai inclus dans des récitals quelques unes de ces sonates de Bach mentionnées ci-dessus, avec des pianistes tels que Piotr Anderszewski, Balasz Szokolay, ou Michaël Rudy.

Et puis, il y eut l’aventure du  28ème concerto pour piano de Mozart ! Comme chacun sait Mozart en a composé vingt sept, dont trois sont d’ailleurs des transcriptions de sonates de Jean-Chrétien Bach. Un hiver de folie, je me suis persuadé que les pianistes avaient désespérément besoin d’un 28ème opus mozartien. J’ai jeté mon dévolu sur l’ultime concerto de Mozart, rédigé deux mois avant sa mort, celui que j’aime entre tous, le concerto pour clarinette.

A partir de la ligne de clarinette, j’ai donc dû « écrire » une partie de piano. Il n’était bien-entendu pas question de faire des arabesques dans le style de Hummel ou de Mendelssohn, mais de respecter scrupuleusement le style d’écriture pianistique de Mozart. J’ai la faiblesse de croire que le résultat en est assez convaincant, et la première publique de ce nouveau concerto a eu lieu en Russie. Boris Berezovsky en était le soliste, et j’étais (pour la 1ère et sans doute la dernière fois) à la baguette.

Voilà à quoi se réduisent pour l’instant les expositions publiques de notre catalogue.
Cela dit, j’espère bien qu’une fois en ligne, quelques uns de nos travaux tenteront les concertistes.

Piano & Co :
De combien de partitions disposez-vous et que prévoyez-vous justement de mettre en ligne?
Bruno Monsaingeon :
Elles se comptent déjà par centaines. La mise en ligne s’échelonnera  bien-sûr de manière progressive sur plusieurs années, d’autant que le travail se poursuit. Pour la première livraison, Antoine et moi avons sélectionné des échantillons relevant des trois catégories succinctement décrites ci-dessus :

1°) Pratique amateur (Duo flûte et piano)
-  12 sonates en trio de Corelli et 12 sonates en trio de Haendel

2°) Pratique amateur (Duo à deux pianos)
- Six quatuors op.20 de Haydn.
- 24 Arias de Cantates de Bach.

3°) Répertoire de concert à deux pianos
- Sérénade pour cordes en mi majeur de Dvorak

Un mot encore, juste un, concernant les Arias des Cantates de Bach, car je n’ai pas jusqu’ici mentionné  le travail extraordinairement exaltant que nous avons entrepris à leur sujet. Qui parmi les pianistes a une connaissance, ne serait-ce que sommaire, de cet ahurissant amoncellement de chefs d’œuvre ? Je n’entrerai pas ici dans le détail de la méthode que nous avons utilisée pour en transcrire déjà quelques bonnes dizaines à deux pianos, chaque Aria soulevant des problèmes et requérant des solutions bien spécifiques. Nous pouvons seulement garantir à ceux qui, n’étant pas chanteurs, auront sous les doigts la possibilité de faire exulter le lyrisme de l’Aria de contralto « Vergnüte Ruh’ » de la Cantate BWV170, un bonheur qui, à lui seul, est une récompense.

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A paraître

J.S.Bach : 24 arias en quatuors ; 6 préludes et fugues pour orgue - Mozart : 6 quintettes ; 6 quatuors Sérénade pour cordes en mi majeur de Dvorak

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