Acheter des partitions transcrites pour des instruments n'ayant pas de répertoire étendu

Communiqué de presse

01/10/1986 - MUSICIEN AMATEUR, PROFESSIONNEL DE LA PASSION - Article Diapason

Il a un prénom et un nom, mais ce n'est pas cela qui compte. Nous l'appellerons «l'amateur» par commodité. A quel titre parle donc ce «2e classe» de la musique?

 

Cet ingénieur parisien d une cinquantaine d'années n'est certes pas «professionnel» : sa technique pianistique laisse sûrement à désirer... mais pas sa passion. Quelques éléments pour en donner la température : désespéré de vivre sans musique dans le « centre antiguérilla » où il faisait son service militaire durant la guerre d'Algérie, notre amateur se mit en tête de traduire le Traité d'harmonie de Paul Hindemith, dût-il pour cela apprendre l'allemand. Autres détails : voilà un individu qui va passer ses vacances pendant dix ans en Corrèze, parce qu'il peut trouver un piano à louer à Tulle, et un paysan voisin pour le transporter dans sa camionnette à bestiaux; quelqu'un qui, le moment venu de construire une résidence secondaire, donne à l'architecte un piano à queue découpé à l'échelle pour qu'il conçoive à partir de là une grande pièce centrale/salle de musique; quelqu'un enfin qui, au chômage pendant un an, transforme cet éventuel revers en occasion inespérée de travailler plus à fond son piano...

 

Le pratiquant

 

     Quelle serait votre définition personnelle de « l'actualité musicale » ?

 

     L'amateur. La musique passe et passera toujours pour moi par la pratique, par une activité personnelle qui dépasse la simple écoute. Qui dit musique dit avant tout lecture au piano ou lecture de la partition. L'actualité, c'est donc d'abord la musique que je fais — ce qui est une «actualité» bien individuelle et peu publique, je vous l'accorde. Tout le reste en découle : les concerts, je n'y vais pas beaucoup, bien qu'habitant Paris. Je n'en ai guère le temps, et le fait de faire de la musique moi-même m'empêche d'aller en écouter. Donc l'actualité musicale, ce n'est sûrement pas le dernier concert de Pavarotti, pas même la venue à Paris du Quatuor Alban Berg ou d'autres formations que j'apprécie.

 

     Pas d'actualité, alors?

 

     (Peu convaincu). Si... l'édition de certaines partitions que je cherchais depuis longtemps — la réduction pour piano à 4 mains des sextuors de Brahms est récemment sortie en partition : elle était sur mon piano dans les vingt-quatre heures.

 

La preuve par le disque

 

     Et le disque ?

 

     Il a son importance, mais ne représente jamais un élément moteur. J'achèterai un disque — et j'en achète beaucoup — lors­qu'il répondra à une attente, à une curiosité encore non satisfaite, pas parce que tout à coup on nous bombarde de Carmen ou d'Indes galantes. Pendant longtemps, j'ai considéré que les opéras de Haendel étaient bourrés d'idées originales, alors que les oratorios étaient, disons de consommation courante. C'est seulement avec les enregistrements récents que j'ai pu vérifier ces impressions «d'époque», si j'ose dire. Même chose pour les cantates de Bach : je m'y suis intéressé pendant de longues années, je les ai toutes lues, jouées et fait jouer. Et voilà que tout à coup, des enregistrements se mettent à fuser de toutes parts. A ce moment-là, je cours chez mon disquaire, histoire de vérifier mes intuitions. Voilà à quoi correspond pour moi l'actualité discographique. Je m'informe de toutes les parutions, mais seules résonnent en moi les « nouveautés » qui répondent à une attente. Et en aucun cas leur caractère « nouveau » ne constitue un argument pour ou contre elles. Il en va d'ailleurs de même pour l'aspect technique des enregistrements eux- mêmes : si je me suis mis au compact comme tout le monde, je n'arrive pas à comprendre que l'on puisse acheter un disque simplement parce qu'il est compact, digital ou tout ce que l'on voudra.

 

     Est-ce qu'il n'y a pas là un risque de passer à côté de grandes œuvres, de grands moments?

 

     Sûrement. Mais là encore, c'est le piano qui dicte sa loi. Et lorsque je dis «piano», je ne me sens pas « pianiste », je le considère comme un simple instrument d'appréhension de la musique, avec toutes les limites que cela implique. Par exemple la musique symphonique : j'ai lu à quatre mains toutes les symphonies de Brahms, Tchaïkovski, etc. On y perd tous les rebondissements dus aux changements de timbre. C'est tellement mauvais que cela ne m'incite pas à aller voir... Autre limite, la musique contemporaine : je ne me fais pas un devoir intellectuel de pénétrer cet univers

 

   ce qui demande du temps, on y revient toujours : une passion vraiment menée est très « coûteuse » en temps. Mais surtout, la lecture au piano des œuvres orchestrales contemporaines ne donne pas grand-chose. Quant aux œuvres purement pianistiques, elles m'intimident. J'ai donc bien conscience de passer à côté de beaucoup de choses. Même Wagner ou Chopin, par exemple. Je ne m'en vante pas, mais je n'en meurs pas non plus.

 

     Et l'idée de mourir sans avoir jamais entendu la 3e symphonie de Sibelius n'est pas de celles qui vous empêchent de dormir?

 

     (Qui éclate de rire). Non, pas vraiment ! Que voulez-vous, c'est peut-être une liberté propre à l'amateur : ne pas avoir honte de ses trous...

 

Généalogie d'un goût

 

     Comment se passe alors l'extension de votre «domaine musical»? Vous n'êtes tout de même pas un ennemi de la découverte...

 

     Bien au contraire. La joie de la découverte est même l'une des émotions de base de la musique — avec, disons, la joie de la redécouverte et celle qu'il y a à faire partager sa découverte... Mais je n'ai pas ce « volontarisme de la découverte » qui caractérise tant notre époque. Et surtout, l'extension quantitative ne doit pas faire illusion : l'approfondissement de quelques œuvres fondamentales, comme les cantates dont nous parlions tout à l'heure, m'importe plus que la découverte des œuvres simplement "intéressantes". A part cela, je vais d'une œuvre à une autre de façon très simple, par « recommandation », par exemple. A la fin de sa vie, Beethoven lisait les œuvres complètes de Haendel que des amis lui avaient offertes. Sur son lit de mort, il a déclaré que Haendel était le plus grand compositeur que la terre ait porté. Voilà qui donne envie d'aller voir, non? Plus prosaïquement, des amis m'ont toujours orienté : il y a longtemps, lorsque je ne m'intéressais pas du tout à Bach, quelqu'un que j'admirais m'a conseillé de commencer par les Inventions. Je les ai travaillées pendant deux ans... Plus tard, on m'a recommandé Schütz, connaissant mon goût pour Monteverdi. J'ai été voir avec « de l'estime par provision », en me disant « regarde comme si c'était formidable». C'était effectivement formidable, et la rencontre s'est faite.

 

    Il vous est arrivé d'avoir l'impression qu'un nouvel univers s'ouvrait à vous?

 

    Absolument. Il faut savoir que je suis venu à la musique bien sagement, par le piano, dans une famille tout à fait classique. A 18 ans, mon univers musical était borné par Mozart en amont, Schubert en aval. Il excluait totalement le chant, la musique ancienne et toute la musique un peu contemporaine. Et puis, coup de tonnerre, j'ai passé quatre années à Prades pour faire des cures d'eaux sulfureuses. J'habitais dans la même maison que Horszowski, et c'est moi qui le conduisais aux répétitions. Le premier jour, je suis resté dans la voiture, le lendemain il m'a fait monter dans le sanctuaire, et la fois suivante il m'a proposé de lui tourner les pages. Pendant quatre ans, j'ai donc assisté de très près à ces fabuleuses répétitions avec Ca­sals, Stern, Menuhin, etc. Du coup, j'allais aux cours d'interprétation d'Horszowski et Vegh à Zermatt. Lorsque Vegh, que j'adulais, nous a dit ne pas comprendre qu'on puisse vivre sans les quatuors de Bartok, je me suis précipité : un nouveau monde. Et à Prades, j'ai entendu pratiquement l'intégrale de la musique de chambre de Brahms, qui était alors méprisé en France. Quand vous avez Brahms et Bartok, vous tenez les deux bouts, et tout le reste vient avec : Dvorak (un grand de grand), Tchaïkovski, etc.

 

     Et dans l'autre sens, en amont ?

 

    J'ai découvert la musique ancienne — disons, avant Bach — via le chant. Ma femme prenait des leçons, auxquelles j'assistais. Lorsqu'il y eut quelques chanteurs de bonne qualité dans son cours, nous avons travaillé les ensembles de Cosi fan tutte. L'année suivante, je les ai fait travailler a cappella, dans une musique faite pour eux. Cela a donné Monteverdi, autre bouleversement majeur. C'était l'année où Cor boz d'une part, l'ensemble de Lugano dirigé par Edwin Löhrer d'autre part, enregistraient leurs Monteverdi. Et en plus, Ricordi, je crois, éditait les partitions : bref, « l'actualité » du monde musical coïncidait avec la mienne, et ce fut le point de départ d'une remontée jusqu'à Roland de Lassus.

 

     Vous avez finalement une approche très artisanale de la musique.

 

     Absolument.

 

     On pourrait même parler à votre sujet de dinosaure, ou d'espèce en voie de disparition ?

 

     Ce n'est pas si certain que cela : à côté de l'évolution « discophilique » de la musi­que — aimer la musique, ce serait avoir beaucoup de disques, les plus récents, etc. —, une évolution se dessine en faveur de la pratique musicale. C'est un phénomène qui a été voulu, encouragé, et qui est une réussite. Tout cela n'empêche pas que, pour répondre honnêtement à votre question, je sens que ma pratique musicale n'aurait pas été tellement modifiée si j'avais vécu au XIXe...

 

Une courroie de transmission

 

      Vous avez quelque chose à ajouter pour votre défense?

 

     Oui, je ne voudrais pas laisser croire que, pour rester à l'écart des concerts et des festivals, je reste à faire de la musique dans mon coin. Je me sens dépositaire d'un certain style, et surtout, ma passion a quelque chose du prosélytisme. Je transmets un héritage à mes enfants, aux autres enfants, aux amateurs que je peux rencontrer — et je crois que c'est un type de passion très différente de celle que connaissent les amateurs de concerts. Ce qui compte, pour moi, c'est de communiquer, d'éveiller (et le plus tôt possible) un intérêt pour l'expression musicale. Réussir à transmettre un enthousiasme, montrer que la musique est plus qu'un simple divertissement, voilà l'essentiel. On ne me fera jamais croire qu'amateurisme doive rimer avec désinvolture ou papillonnage.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR GUILLAUME MONSAINGEON

 

HARMONIE/63

 

Diapason n°320 ; octobre 86

 

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